Antibal

Lundi 22 juin 2009
La douleur.
Comme une aube empoisonnée dans mon crâne.
Dans ma jambe, une épaule aussi probablement.
Mes paupières sont sèches, friables, et le fond de mon orbites crie sa douleur.
Je préfère ne pas les ouvrir pour l'instant.
Je sens ma gorge froissée comme une vieille sacoche de cuir craquelée.

J'ai dû me casser la gueule.
Depuis plusieurs jours. Je dois être déshydraté. J'espère que la plupart de mes douleurs
à la tête viennent de là, en tout cas.
J'ai un peu froid. Je tâte délicatement le sol sous moi, sans bouger les bras.
Froid. De la pierre. J'écoute autour de moi... Le silence. Le calme.
Je ne dois pas être dehors, au pied de la falaise. Même si c'était la nuit, même s'il faisait
froid, j'entendrais des bruits, je sentirais l'air. Ici, rien. Ca doit être une caverne.

Je bouge un à un les parties de mon corps les moins douloureuses.
Je fais rouler les muscles sous la peau. Les yeux sous les paupières.
Je reprends possession de mon corps.
Le bilan n'est pas trop terrible. Je dois pouvoir sans doute ouvrir les yeux,
peut-être même m'asseoir. J'entends comme des souffles dans le noir, et ça
m'inquiète.
Je papillonne des paupières, pour m'habituder à la luminosité. Bon, pas trop la peine, il fait sombre,
bien que je perçoive une source de lumière près du sol, à plusieurs mètres.
Je finis par ouvrir les yeux doucement. Ca, au moins, ça fonctionne. Je vois loin au-dessus de mon
corps allongé, un plafond de caverne, effectivement.
Je bouge délicatement la nuque de gauche à droite. Ca fait mal, mais c'est supportable.
J'aperçois un feu plus loin, et des silhouettes qui semblent endormies allongées sur le sol autour.
Ce devait être les souffles, la source de lumière.

Bon, a priori, rien de bien dangereux. Je ne me sens pas entravé par des liens,
ces personnes ont dû me recueillir, voire me soigner, tout devrait bien aller.

Je me mets très lentement assis, en poussant sur mes coudes puis sur mes mains.
Effectivement, j'ai l'épaule gauche blessée. Légèrement, je pense.
Lorsque j'ai réussi à atteindre la station assise, la tête me tourne pendant quelques minutes -
je reste stoïque, mais je dois quand même me retenir de vomir.
Et quand j'ai enfin mes esprits, je vois une ombre surgir des ombres, d'un renfoncement près de moi.
Un homme devait être debout contre la paroi, à me surveiller, ou à garder un oeil sur tous les dormeurs,
et bien sûr, il m'a vu. Maintenant il s'approche vers moi, et je retiens un hoquet d'étonnement.

Sa peau est rose foncée, presque rouge - il a de nombreuses taches lie-de-vin.
Ses membres supérieurs sont grotesquement déformés, comme des caricatures simiesques de bras,
mais ça n'a pas l'air de le gêner. Le pire, c'est sa tête. Sa mâchoire est prognathe, et ses canines
sont gigantesques. Son nez est réduit à presque rien, ses pupilles sont jaunes.
Et il a deux cornes.

Foutremerde. Celui-là, le virus ne l'a pas épargné, et je me demande même comment il est encore vivant.
Par Damo
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Samedi 13 septembre 2008

J'ai fourré dans un sac de marin tout ce qui me passait sous la main et qui ressemblait
à quelque chose m'appartenant.
J'étais dans la fébrilité, je ne comprenais qu'à moitié ce que j'étais en train de faire,
et ça n'était même pas d'une évidence folle pour la partie de mon cerveau
qui le comprenait.

J'ai sauté dans les hautes herbes couleur lavande humide, en faisant signe de loin
au dépanneur de s'occuper de la voiture et que je reviendrais plus tard la chercher.
Je suivais la piste assez évidente, marchant à grandes enjambées, un peu comme
un échassier, avec la peur reptilienne de me faire attaquer les jambes par je ne sais quoi
de tapi dans cette prairie inconnue.

J'ai dû marcher une heure de cette façon en suivant les herbes foulées,
puis je me suis arrêté sur un promontoir qui dominait une vallée beaucoup plus désertique.
Je me suis écroulé sur un rocher plat, qui commençait à se réchauffer aux rayons du soleil,
et j'ai contemplé en haletant un kangourou de Gila qui traversait le désert, en contrebas.

J'étais épuisé et je m'en rendais seulement compte. Je m'octroyais plusieurs grandes
rasades d'eau, en me demandant ce que je pouvais bien foutre dans cette galère,
quand soudain je vis du coin de l'oeil le kangourou s'effondrer.

Sa chute ne m'avait pas du tout pari naturelle, et comme on pouvait voir
une tache sombre s'élargir autour de sa tête, même de là où j'étais, je me méfiais.
Je ne connaissais pas du tout cette région, je n'étais jamais venu avant, mais je savais
que ce n'était pas la région la plus hospitalière du pays.
On entendait parler d'histoires rocambolesques de tribus cachées, de sociétés secrètes,
de plantes mutantes, de sacrifices humains, de labyrinthes souterrains ...
Je n'avais pas peur mais je préfèrais rester prudent.

Soudain, sortant de l'ombre portée par le promontoire où je me trouvais quelques dizaines
de mètres plus haut, je vis quatre cavaliers se diriger la dépouille de la bête.
Manteaux poussiéreux en cuir fatigué, chapeaux à large bord, carabines au côté, pas
de doute, c'était des types du coin, rompus au climat et au terrain.
Ils s'arrêtèrent auprès du kangourou et commencèrent à le dépecer en riant.
Il me vint à l'esprit qu'ils avaient peut être vu quelque chose concernant l'enlèvement
d'Irene et les traces que je poursuivais.
Et puis je me fis la réflexion qu'ils pouvaient aussi bien en être partie prenante,
et que leur allure et leur mise les rangeant plus facilement du côté forban que berger,
il valait mieux que je ne les aborde pas de front de façon aussi stupide.

Je me reculais du promontoire afin de ne plus être visible, et je recherchais ma piste pour filer.
Je ne le trouvais pas.
Les herbes s'arrêtaient là, et la piste avec. Là où j'étais, il y avait beaucoup trop de roche
pour qu'il y ait un quelconque chemin à suivre. J'étais fait. Et puis je me dis que mon
appréhension paranoïaque n'était pas forcément mauvaise concernant ces cavaliers.
Je n'avais qu'à les suivre discrètement pour savoir qui ils étaient et où ils allaient,
et je pouvais décider n'importe quand de les abandonner s'ils étaient trop louches, ou
de me faire connaître à eux s'ils me semblaient fiables.

C'était pas terrible, mais je n'avais pas de meilleure idée, en l'absence de piste,
et s'ils étaient bien des types du coin, ils auraient forcément ne serait-ce qu'une idée
qui aurait pu m'être utile pour retrouver la fille.

Je commençais à descendre le promontoire rocheux comme je pouvais, sans pour
autant me casser la gueule, tandis que le deuxième soleil se levait, rajoutant
à la moiteur du jour.

Par Damo
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Jeudi 3 juillet 2008
Le lieutenant-colonel Art J. Solonone tremble de la tête aux pieds.

Il tente de contrôler ces tremblements, de les internaliser, mais c'est plus fort que lui.
Il est assis, seul, dans la chambre du Mort, comme l'ont appellé avec ironie les membres
de l'équipe de préparation.
Ah, se dit-il. J'aurais bien besoin de cette ironie en ce moment-même, tiens.
Son corps est raide, tendu comme un hauban d'hypercarbone, et il tremble par
secousses, sans être capable de s'arrêter. Le psychologue lui avait dit qu'il aurait
forcément à en passer par une phase de choc, mais comme il ne lui était rien arrivé
avant, il pensait l'avoir évitée.

Comme il le regrettait.

Dans la Tour de Guet (encore un sobriquet stupide - inventé par l'équipe d'aiguillage cette fois)
l'effervescence était extrèmement silencieuse. Après les innombrables répétitions, chacun
savait exactement ce qu'il avait à faire. L'attente de ce moment crucial avait été telle
pour tous ces techniciens, qu'aucun n'aurait songé céder à la panique, uniquement de peur de
rater cet instant d'aboutissement.

Pour Solonone, c'était très différent. Seul, à bord du Naglfar, il savait qu'il n'avait pas le droit
à l'erreur. Paradoxalement, il n'aurait que très peu d'ouvrage à bord, mais il portait sur les
épaules toutes les espérances d'une planète - et beaucoup de ses enfants dans les soutes.
C'était cette exacte perspective, si exaltante lorsqu'il avait accepté, si terrifiante à l'heure
du départ, qui le rendait incapable de bouger, terrassé par la peur.

Dehors, sur l'immense plaine dressée pour lui, le vaisseau attendait. Titanesque, monstrueux,
le Naglfar luisait au soleil, exposant fièrement ses formes effilées et rebondies
à tous les regards alentour. C'était lui qui avait récolté le plus de surnoms, et tout le monde
y avait été de sa proposition. Le Monstre, La Bête, Le Nocher, Lilith, Big Boy... Mais aucun
plus glacial que son nom véritable.

Dans la chambre du Mort, on a dû faire venir une équipe médicale pour injecter un
cocktail de Tranquiléine au colonel. Puis l'équipe l'a traîné hors de la chambre, et poussé dans
le couloir. C'est un échec, en un sens, la chambre du Mort étant sensé servir à isoler définitivement
le pilote du vaisseau, le séparer complètement de tout ce qui n'est pas le vaisseau.
Puisqu'il n'y a pas de voyage de retour prévu, et que le temps du voyage et de l'Eclosion
fera arriver le pilote au bout de sa vie, le pilote est considéré comme mort en entrant
dans sa dernière chambre.
Enfin, il n'était pas prévu qu'il craque au dernier moment.

C'est donc bourré de drogue que Solonone se dirige vers la rampe d'élévation,
sur le flanc de Naglfar. Il marche bien droit, sa terreur implacable complètement
occultée par le flot de tranquilisants charrié dans ses veines. Les excitants, quant à eux,
lui permettent de saluer les caméras de façon hystérique, mais qu'importe.
Engoncé dans sa combinaison, bouffi comme un poussah, il aurait été quoi qu'il en soit
assez ridicule. Il se dit qu'au fond, s'il avait su, il se serait injecté lui-même la Tranquiléine
avant d'entrer dans la chambre. Il avait la patate comme jamais.

Plus tard, lorsque les effets auraient cessé, et qu'il aurait réalisé, il pleurerait comme jamais.

Naglfar, quoi que le colonel fasse, se tient plus droit, plus grand, plus haut que le pilote.
Naglfar est majestueux, et obscène. Naglfar est l'espoir et la honte. Une bite énorme,
une barque puante remplie de cadavres. Ou presque.
Solonone y a souvent pensé. Rien ne garantit qu'ils arrivent en état. Il peut se passer des millions
de choses pendant le voyage, et très peu d'entre elles sont agréables.
Même une fois arrivée. Même si l'Eclosion se passe bien. Après, tout peut aller de travers.
L'inconnu a un pouvoir d'attraction, de séduction phénoménal - mais aussi une qualité
insoupçonnée pour pervertir les plans les mieux aboutis. Une fois l'homme mis en face de
l'inconnu, rien n'est plus garanti.

Solonone retient sa respiration pendant l'ascension ultra-rapide de la cabine extérieure.
Il rentre dans le vaisseau d'une façon soudaine, de la cabine au sas, du sas au couloir de pont.
La cabine de commandement est là, presque tout de suite. Il réalise brutalement qu'il est au bout
du chemin, que le chuintement discret qu'il entend, c'est le sas qui se retire.
C'est presque le bout du voyage, en fin de compte. Il est déjà arrivé.
Il soupire un peu, puis s'asseoit, s'harnache.
Il allume toutes les consoles, teste les communications avec la Tour, lance tous les protocoles
les uns après les autres.

Là-bas, dans la Tour, l'effervescence atteint un niveau sonore insoutenable, comme une
ruche prise de démence. Puis, alors que tous les systèmes sont mis en route, c'est Naglfar
qui se joint au concert.
Mais personne ne peut rivaliser avec la Bête. Ses tuyères de 60 mètres de haut et de 30 mètres
de diamètre font plus que trembler le sol lors de l'allumage.
Elles creusent un cratère gigantesque dans la plaine construite à cet effet unique.
Le bruit est assourdissant, les rares fous sans protection à moins d'un kilomètre sentent
vibrer les os de leur crâne.

D'une manière absurde, le titan se soulève, défiant par sa taille grotesque la pesanteur
terrestre. Voir cette masse monstrueuse décoller donne une sensation de vertige terrible,
et ceux qui y ont assisté savent qu'ils ne pourront jamais l'oublier.
Ils savent aussi qu'ils sont, à moyen terme, tous condamnés. Que l'espoir de leur peuple
est en train de s'enfuir devant leurs yeux, mettant un point final à leur participation
à ce sauvetage pré-programmé, quelle qu'elle soit.

Maintenant, seul le lieutenant-colonel Solonone est maître à bord.
Seul. Avec un millier d'ordinateurs et une cargaison morbide.

Par Damo
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Lundi 2 juin 2008
Je fis des rêves pénibles, mon enfance encore. Non pas qu'elle fut spécialement
désagréable, mais j'aurais bien voulu enfin m'en détacher.

   
Je me réveillais assez tôt à cause du grondement lointain du tonnerre qui approchait.
Je me suis péniblement étiré dans plusieurs directions en même temps comme
je pouvais, en composant avec l'exiguïté de la cabine arrière. J'ai ouvert la porte près
de ma tête et je suis sorti à côté de la voiture.

J'ai humé l'air lourd, chargé d'humidité et d'électricité. J'aimais la promesse des orages
à venir. Cette tension palpable, physique, me donnait l'impression saisissante de vivre
sur une terre encore bouillante d'énergie, je trouvais ça grisant.
J'aurais voulu pouvoir, une fois, être droit en dessous d'un orage très bas au moment
pile où il éclate, pour pouvoir sentir l'odeur barbare du premier éclair. Mais bon,
ça me rendrait sourd, voire mort.

    J'ai jeté un oeil à l'avant, et je me suis arrêté net.
La portière était ouverte. Je me penchais à l'intérieur, je constatais que la gangue de mousse
était brisée, comme si tout l'avant de sa surface avait explosé. Bien sûr, Irene n'était pas
dedans.
Ce qui m'ennuyait beaucoup, c'est que je savais très bien qu'on ne pouvait pas sortir
soi-même comme ça. Impossible. A moins d'être un mutant surhumain.
Pas que je n'en aie pas déjà rencontré - ça non - mais je ne pensais pas qu'Irene
en soit. Je l'aurais sans doute remarqué, elle n'aurait pas eu cette attitude-là avec
moi, non plus. Je savais que les personnes "augmentées" par la science étaient toutes
un peu dérangées. La manipulation des chimies complexes de leur organisme
avait toujours un effet sur le caractère. Certaines devenaient simplement
psychotiques, d'autres manacio-dépressifs, d'autres encore hystériques... La plupart
à un niveau assez mineur, pas pour en faire des fous incontrôlables non plus - mais tout
est relatif.
Irene en tout cas ne m'avait pas paru être comme ça. Parler sans arrêt n'étant pas, à ce
que je sache, un symptôme d'aliénation.

    Je réfléchissais à ce qui avait pu se passer quand j'entendis un klaxon derrière moi.
Une vieille dépanneuse brinquebalante arrivait sur la route. Vu le modèle et l'état, je pouvais
m'estimer heureux d'avoir attiré l'attention d'un garagiste avec mon appel d'urgence, visiblement.

Je reportais mon attention sur la portière ouverte et ses alentours. L'herbe du talus était
fortement foulée près de la portière, et faisait une trace s'enfonçant dans la prairie toute proche,
se perdant dans les hauteurs démentes de l'herbe du diable.
Irene se serait fait enlever pendant que je dormais par plusieurs personnes qui aurait
fait exploser la mousse ?
Je savais que j'avais le sommeil lourd, mais tous ces mystères avaient sur moi
un effet électrisant formidable - à moins que ce fut l'orage approchant.

Par Damo
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Samedi 10 mai 2008
Finalement Irene s'est endormi une heure après que la nuit soit tombée.
Ca faisait du bien de plus l'entendre parler, de plus la supporter, elle si vivante,
si mouvante, lorsque moi je restais si statique, ancré au volant, hiératique presque.
Je pouvais pas m'en empêcher, ça devait être dû à la voiture.
J'avais tellement vu de fois mon père filmé dedans, à prendre des poses savamment
étudiées, que je voulais inconsciement devenir digne de la voiture.

C'était bien entendu ridicule, et je le savais, mon vieux étant mort et enterré
depuis longtemps, et l'image culte qui lui avait survécu n'avait que peu à voir
avec sa personnalité molle et cul-bénie. Si je fermais brièvement les yeux,
j'arrivais encore à le voir, impuissant, sur son fauteuil, le dernier jour
où... Merde.

La bagnole a fait une embardée quand elle a mordu le petit fossé sur le côté
de la route. Voilà ce qui se passe quand on ferme les yeux la nuit après avoir conduit
plusieurs heures : on s'endort. Ca prouvait que le conditionnement dont j'avais
bénéficié pendant ma scolarité commençait à lâcher prise. Mauvais, ça.
J'ai senti un choc sourd quand l'avant a embouti un rocher.

Ca serait pas le lendemain que je verrais la Mer Fumante.
Ni le surlendemain, à mon avis.
J'ai codé le transpondeur intégré au tableau de bord pour qu'il envoie un message
au dépanneur le plus proche. Je me suis allongé à l'arrière en espérant
que le garagiste qui arriverait connaîtrait le moyen de désincarcérer Irene
du système de protection anti-choc passager qui vaporisait le siège d'une
mousse durcissante.
Par Damo
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Lundi 5 mai 2008

    J'ai roulé plusieurs kilomètres tranquillement, en regardant les émeus génétiquement modifiés brouter
le long de la route. Le temps est devenu dégueulasse au bout d'une dizaine de bornes, il y avait
un ciel graisseux comme une vitre sale, avec des nuages étirés tout en dents, rouges aux bordures.
Ma grand-mère sourcière aurait trouvé le moyen d'y voir un mauvais présage, mais pour ma part,
je considérais avoir eu plus que de la chance dans la vie, alors j'accueillais à présent toute forme
de malchance fatale comme une preuve que j'étais vivant.
Au bout d'un moment j'ai été obligé de sortir de la route pour aller chercher du carburant,
j'aimais pas trop m'arrêter aux stations qu'il y avait au bord de la 1077, c'est trop souvent des
repaires de cannibales braqueurs. Et la voiture attirait trop l'attention pour ça.
J'ai rejoint un bled appelé Axixpipihyac, un endroit assez atroce, construit autour d'une unique route
droite goudronnée à la va-vite, qui vivait semblait-il de la culture des cactus répartis en lignes bien droites
de chaque côté de la route, derrière les bâtisses. Il y a avait un tel contraste entre ces maisons
miteuses et les rangées bien ordonnées, d'un éclat vert mordoré, que j'ai failli pleurer.
Et puis je me suis raclé la gorge à la place.
J'ai tranquillement rempli le réservoir à une station automatique, tandis que le robot d'astreinte me
faisait la conversation en me donnant le bulletin trimestriel de l'université de Paleva Uttica.
Quand je finissais de payer une fille d'une vingtaine d'années est sortie des toilettes, on aurait dit
qu'elle venait d'y dormir quelques heures.
Elle m'a demandé avec un accent chuintant assez laid où je pouvais bien aller, je lui ai dit la Mer Fumante,
elle a réfléchi, elle a dit ça me va, je m'appelle Irene en me tendant la main.
Je lui ai pas serrée en prétextant qu'elle était sale à cause du plein que j'avais fait, mais je voulais pas
la toucher avant d'être sûre qu'elle avait pas la maladie. Même si mes chances de l'attraper avoisinaient
le zéro, je me méfiais, ç'aurait été con.
Je lui ai dit montez, et puis on repartis vers la 1077. Elle disait rien, prenant des poses certainement
étudiées pour avoir l'air super cool appuyée sur une fenêtre de bagnole. Ca me faisait bien marrer, je sais
pas ce qu'elle croyait, mais j'avais pas trop envie qu'elle essaie de monnayer je sais pas quoi en échange
d'un quelconque rapport sexuel. J'étais devenu un sale con méfiant à cause de mon pognon et du fait
que ça se voyait sur ma gueule, mais je m'étais un peu trop fait couillonner.
    Bizarrement, elle m'a pas parlé de la voiture, comme quoi elle l'aurait reconnue, mais ça m'étonne pas,
y'a plein de gosses dans le pays qui ont jamais eu l'occasion de voir les films ou la série, à cause de la
récession et des pannes d'alimentation.
Par contre ça j'ai eu droit de connaître tout le restant de sa vie, bon dieu. Elle m'a bassiné presqu'une heure
avec les perroquets, elle devait tout connaître dessus. Ce en quoi elle avait du mérite, ou un parent
zoologue, parce que moi ça faisait bien une dizaine de foutues années que j'en avais plus vu un seul.
Elle m'a appris qu'elle traçait la route pour sacrifier à une espèce de rite familial que tout le monde
faisait au même âge dans sa famille, qui avait un rapport obscur avec la roue du destin et la perte de la
virginité.
Je me suis braqué d'un coup parce que j'aimais pas trop ce délire, et la voiture a fait un écart.
Elle a dû comprendre parce qu'elle a ensuite enchaîné (bon dieu ce qu'elle causait) sur le fait
que ça devait obligatoirement avoir lieu avec un Régénéré, et comme quoi du coup c'était là
qu'était le vrai principe du rite, la difficulté d'en trouver un (et consentant de surcroît, je pensais)
et les obstacles sur le chemin, etc.

Ces histoires de Régénérés ça m'a toujours bien fait marrer. Pas que j'y croyais pas, mais bon,
personne n'avait jamais pu rien prouver, et le principe de se plonger dans une piscine "spéciale"
pour en ressortir rajeuni de 30 ans, je doutais un peu. C'était peut être pas impossible, avec tout ce
que nous avait apporté l'Echange mais quand même. Enfin si ça se trouve la meilleure preuve
était Irene, assise à côté de moi, qui avait juste l'air de pas avoir trop eu de bol dans la distribution des
gènes mais que ça empêchait pas de causer comme un perroquet.
Par Damo
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Mardi 22 avril 2008
    Je suis sorti de l'hopital en avance.
En fait, je n'étais pas malade. Enfin c'est le médecin qui me l'a dit, moi je le crois.
Il en quand même profité pour renouveler mes prescriptions de pilules rouges
quand il a vu que je n'en avais pas sur moi (oui maintenant à l'hôpital ils fouillent
obligatoirement les affaires que tu as laissées).
Quand je suis sorti le soleil brillait à son habitude, très haut dans le ciel, en faisant
mal aux yeux. J'ai mis ces lunettes de soleil qui m'ont coûté une fortune.
J'ai l'impression de faire un bonne action à chaque fois que je les chausse du coup,
comme si je rentabilisais un mobil-home.

Je me suis dirigé sur le parking en regrettant de ne pas avoir réussi à me faire admettre
pour au moins une semaine à l'hôpital, j'aurais peut être pu récupérer un peu de
sommeil. Mais non, je suis indécrottablement en forme. En marchant sur le parking, j'ai vu un
junkie aux pilules assis sur le trottoir qui tendait tristement la main.
Comme je suis sans-coeur je lui ai donné toutes celles que le médecin venait de me fourguer.
Il m'a regardé comme si j'étais le messie de je ne sais pas trop quelle religion.
Après tout, peut être. Tant que c'est pas pour les méthodistes ou les pentecôtistes,
ça me dérange pas. Je comprends rien à ceux-là, même les amishs sont plus simples.
A tout prendre je préfèrerais inca ou aztèque, ça a plus de classe.
Remarque en soirée prétendre être un messie avec un pagne en plumes de perroquet
ça le fait moyen.

Je suis monté dans la voiture et je suis parti. A cause de ce damné soleil qui ne veut plus s'arrêter
de brûler, mes sièges étaient moites et collants comme une fille pleine de crème solaire.
Parfois je me dit que je vais mettre des housses, ou des serviettes de toilette.
Moi je m'en foutrais, mais je ne peux pas m'empêcher de penser au standing.
D'ailleurs quand j'étais au feu rouge avec tout un tas d'autres bagnoles, y'a un type à
côté de moi qui m'a fait tout un tas de signe genre j'ai reconnu la voiture, tout ça,
j'ai vu tous les films je suis trop fan. Je l'ai ignoré plus ou moins ostensiblement en prenant
l'air du gars à qui on la fait à tous les carrefours, mais j'y arrive pas trop, vu que je m'en fous.
Et à tout prendre, je suis un peu fier, même si mon père est mort depuis un petit peu trop
longtemps pour que je puisse partager cette fierté.

Je ne savais pas trop où aller du coup, étant donné que l'hôpital ne voulait pas de moi.
En traversant la ville, avec aucun autre but que d'en sortir, j'ai vu un de ces mecs horribles
dont on parle en ce moment, ceux qui planquent un miroir sur eux pour les brandir devant
n'importe qui qu'ils croisent qui aie l'air un tant soit peu tendu. Un type qui devait avoir la vingtaine, mais
salement amoché par la maladie avec tous les symptômes de peau dégueulasses. Fringué n'importe
comment, ça m'étonnerait pas qu'il aie tout piqué dans un dispensaire avant de s'en tirer.
Bref il s'est planté devant une pauvre femme qui tremblait un peu, en sueur, l'air visiblement d'avoir du retard sur sa dernière prise, et il a ouvert violemment son manteau. Dessous il s'était accroché un miroir sur le torse, efficace le truc. La pauvre femme a rien eu le temps de comprendre, elle s'est vue.
Elle a hurlé comme une sirène de pompier, avec un hululement à vomir, je la comprends.
Elle avait pas dû se regarder depuis 12 ans.
J'ai vaguement caressé l'idée de faire une embardée pour rouler sur ce mec au miroir,
je pense que personne m'en aurait voulu, mais bon, il devait avoir le cerveau complètement
rongé, j'ai eu pitié. Et puis avec cette voiture, ça l'aurait foutu mal.

J'ai continué tout droit, puis je suis sorti de la ville. Y'a rien dans le coin à part le désert quand on sort,
et ça m'a fait un bien fou, j'ai pas regretté de pas être resté à l'hôpital finalement.
J'ai pris la 1077 en direction de la Mer Fumante, je me suis dit que ça devait être joli en ce moment.
Par Damo
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