Dehors, les herbes jaunes de la fin de l'été dansaient follement, en tous sens, comme des poussins pris de folie.
Le vent est très rasant, et très fort. Il souffle à longues et puissantes rafales, balayant la poussière ocre et la jetant en l'air par petits nuages.
Je sais que si je m'accroupissais, je me retrouverais avec plein de sable dans les narines et dans la bouche, que je moucherais et mâchonnerais pendant des heures.
Il y a quelques années ça m'aurait fait rire, ça m'aurait plu, pour le plaisir d'expérimenter quelque chose d'inédit, de rare.
Mais cet orage m'inquiète, et plus grand chose de nouveau ne m'amuse ces temps-ci.
Il n'y a plus grand chose de nouveau à expérimenter, quoi qu'il en soit.
La porte grince derrière moi et j'entends sans me retourner Odette me dire :
- "Ne reste pas dehors voyons, tu vas prendre la pluie."
Je ne réponds pas, je ne me retourne pas, ça ne sert à rien.
Je sais ce que la météo a prévu pour aujourd'hui, et ça n'a rien à voir avec un orage. Rien. Je les connais depuis 12 ans les gars de la météo sur KSPN, et ils se trompent rarement.
Je sens qu'Odette reste sur le perron derrière moi, sans rien dire. Elle n'attend probablement pas que je lui réponde, je le sais. Je la connais.
Je pense qu'elle regarde dehors, comme moi. Elle regarde nos terres et elle s'inquiète du temps qui vient.
Ca fait longtemps que je ne m'inquiète plus, je sais à quoi m'en tenir.
Tout fonctionne toujours à l'identique, maintenant. Certaines années sont bonnes, d'autres on se sert la ceinture, mais bon an mal an, on s'y retrouve.
Et nous ne sommes pas plus malheureux comme ça.
Je sais que c'est pareil pour tout le monde. Je sais aussi - surtout - que je ne devrais pas penser comme ça, c'est ridicule.
Mais je ne peux pas m'en empêcher. Je fais trop de rêves ces derniers temps.
Je rêve toujours des mêmes choses : la fin. La fin des choses, les fins de tout.
Ca ne me mine pas, non, au contraire. Ca m'apaise.
Mais je ne peux pas vraiment en parler. Odette a encore la capacité de s'émerveiller de toutes ces minuscules choses. Je sais que c'est plus précieux que n'importe quoi. Je ne lui offrirais pas mes certitudes sur ce qui arrive pour rien au monde.
Sur la ligne d'horizon, alors que le soleil commence à décliner, je vois un trait sombre s'épaissir. Je pense que ce sont des nuages, très noirs.
Ce qui m'inquiète un peu c'est que je les vois sur toute la ligne d'horizon.
Et que ce trait ne cesse de s'épaissir.
Je l'imagine débouler sur nous à une vitesse incroyable, plus vite qu'une frappe de crotale. Trop vite pour mes yeux, même en restant à fixer le ciel sans bouger. J'imagine voir ce trait enfler, devenir un maelstrom furieux et titanesque, une masse hurlante de nuages énormes, gonflés à l'infini d'une force incommensurable.
J'imagine les torrents de boue charriés par le ciel, retombant sur la terre en écrasant toutes choses.
Ou bien des nuées compactes, saturées d'éclairs bouillants, spectacle aveuglant celui qui le regarde, brûlant si fort qu'ils vaporisent le ciel lui-même.
J'entends Odette rentrer à l'intérieur, elle me dit qu'elle ne veut pas se faire tremper, et qu'il lui reste des comptes à faire.
Elle ne me reproche rien, et je lui en sais gré. Cette attente ne concerne que moi, c'est juste une question de temps.
Je reste debout sans bouger, les yeux rivés sur le ciel, et lorsque je ne sais plus faire la différence entre la lumière du soir et les nuages au-dessus de ma tête, la pluie se met à tomber.
C'est une pluie fine et chaude, qui tombe légèrement en biais.
Je me dis que ce ne sera pas pour cette fois et je rentre boire une bière bien fraîche.
Je me dis que j'aime quand même bien cette pluie.
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